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L’œuf ou la poule au Serengeti

Toc, toc, toc, sur la fenêtre du 4×4. Toc de l’autre côté. Toc à l’arrière, à l’avant. Une main vieillie par la vie se glisse par la minuscule fente de la fenêtre entrouverte et laisse tomber de sa paume une panoplie de perles multicolores. Le silence de la savane est rompu, nous voilà confinés dans nos rôles de touristes blancs et riches.

L’entrée du Serengeti – Jennifer D.D.

 

Pendant que nous attendons patiemment dans la chaleur étouffante du 4×4 que notre guide paie les droits d’entrée dans le parc du Serengeti, nous sommes abordés par une demi-douzaine de Massaïs sortis de nulle part. « No, thank you, no, I don’t want anything, no, no, no, thank you, no ». Peu importe ce que nous disons, rien à faire. Des visages tiraillés, raidis par le soleil et l’âge, nous fusillent du regard. Les Massaïs nous supplient d’acheter leur marchandise. Ils insèrent leurs bras là où ils peuvent, nous récitent tout le vocabulaire anglais qu’ils connaissent, pointent vers des objets dans le véhicule. Pas moyen d’éviter cette culpabilité profonde qui s’installe dans nos cœurs. Nous sommes contraints de baisser le regard et de fermer les fenêtres… Où réside l’humanité dans cette rencontre?

Une jolie femme Massaïs – Jennifer D.D.

 

Je vous entends dire « mais achetez-leur quelque chose, nom de Dieu, c’est peu cher ». Ici commence le dilemme semblable à celui de l’œuf et la poule. Ces Massaïs sont là à cause de nous, touristes, car en achetant depuis des décennies leurs produits, nous les avons lentement encouragés à délaisser leur culture traditionnelle au profit du commerce. Maintenant, si les ventes ne sont pas suffisantes, ils n’ont plus de moyens pour vivre, plus de têtes de bétail, plus de produits alimentaires de base. Ne pas les encourager équivaut peut-être à la famine d’un être humain et de sa famille, alors que le contraire les aide à court terme, mais contribue au cycle néfaste. C’est l’œuf ou la poule, que faire?

Marché MassaÏ – Jennifer D.D.

Marche des Massaïs – Jennifer D.D.

 

Il n’y a pas de bonne réponse, car il y aura toujours des Massaïs sur votre route pour vous vendre quelque chose et devrez résolument dire non à certains d’entre eux. Faut-il donc se résoudre à affronter notre tristesse et notre culpabilité devant ces regards suppliants? Doit-on s’encombrer de cet énième collier pour se déculpabiliser? Qu’en pensez-vous?

Jennifer

 

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9 commentaires

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    Annie
    20 juin 2012 à 12 h 07

    Bonjour,

    Cette réalité existe dans plusieurs réserves naturelles du Maasaïland malheureusement, du Serengeti au Ngorongoro en Tanzanie jusqu’au Maasaï Mara au Kenya. Ce n’est pas partout, mais c’est bel et bien là. Cependant, il ne faut pas généraliser et croire que tous les maasaïs ont abandonné leur culture traditionnelle. C’est une minorité. Il existe environ 900000 maasaïs de part et d’autre de la frontière Tanzanie-Kenya qui vivent dans les contrés les plus arides dans leurs petites huttes avec leur communauté et avec leur bétail. Les hommes marchent des jours et des jours pour chercher de l’eau et nourrir les animaux, les femmes s’occupent des enfants et de la maison.

    Les maasaï qui ont choisi d’échanger leur bétail pour des « cossins à vendre » aux touristes n’ont certainement pas une meilleure vie, peut-être pas pire non plus. Personnellement, ce dilemme, l’oeuf ou la pouce, je l’ai déjà vécu et j’avais refusé d’acheter quoi que ce soit à ces maasaïs. N’est-ce pas une façon superficielle et hypocrite d’apaiser sa culpabilité? Il existe un marché maasaï équitable à Arusha, y faire ses emplettes aident davantage les maasaïs puisque les profits sont utilisés dans des programmes de santé, économie et éducation. L’argent est utilisé pour aider sur le long terme.

    Mais dans l’urgence de se nourrir, ça prend toujours quelques touristes sur le coin d’un chemin qui achèteront pour se culpabiliser. L’oeuf ou la poule? Un juste équilibre des deux?

    Le marché équitable : The Maasai Women Fair Trade Center is Located along
    Simeon Road Corridor Area, Behind KK Security, Arusha. http://www.maasaiwomentanzania.org/fair-trade-shop

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      Jennifer
      20 juin 2012 à 01 h 13

      Génial! Merci Annie pour cette information! Je ne suis passée à Arusha que très rapidement et je n’en avais pas connaissance de ce marché. Avoir su!

      Effectivement, un n’est pas nécessairement meilleur que l’autre, mais on se pose toujours la question, on se sent toujours pris entre l’arbre et l’écosse.

      Merci de ton intervention, ça apporte également un autre aspect et une autre opinion!

      Au plaisir!

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    Susie
    20 juin 2012 à 01 h 19

    C’est bien triste en effet! Et c’est pareil dans la plupart des pays pauvres visités par les riches. Le problème est profond; l’écart entre les plus fortunés et les plus pauvres de notre planète est inouï!

    On rêve à des solutions insensées (qui ne le sont pas tant que ça) mais très difficile à réaliser : en gérant bien l’opération, il suffirait que tous les bien nantis de ce monde se concertent pour donner massivement, une bonne fois pour toutes, en sachant que cet argent sera investi intelligemment… Utopie?

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    Nath'
    25 juin 2012 à 05 h 11

    Bonsoir,
    Cet article est d’une profonde justesse et a trouvé écho en moi… Combien de fois en voyage me suis-je retrouvée face à des locaux, enfants, mère avec mômes hauts comme 3 pommes, vieillards, cherchant à me vendre quelque chose, à obtenir de moi quelques pièces, ou un « cadeau »… Combien de fois me suis-je retrouvée la conscience déchirée par la culpabilité…
    Aujourd’hui encore, je ne sais quelle est la meilleure attitude à adopter en pareille circonstance :
    – d’une part il n’est pas possible de donner à tout le monde
    – d’autre part, donner une première fois, c’est faire rentrer ce geste dans la normalité et les rendre dépendants de la bonne volonté du touriste
    – pourtant leur donner de quoi survivre à court terme est souvent tentant car il est impossible d’être indifférent à pareille détresse…

    Gros gros dilemme…

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      Jennifer Doré Dallas
      13 septembre 2013 à 03 h 22

      Désolée du retard Nath, ton commentaire m’avait échappé.
      Pas facile en effet comme dilemme, mais tu as bien raison avec tes trois éléments. Se poser la question c’est déjà faire une différence, en quelques sortes…

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    2012 en photos
    30 décembre 2012 à 09 h 35

    […] L’oeuf ou la poule au Serengeti Ces couleurs, cette femme inspirante, dans une décor envoûtant. […]

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    Tiphanya
    27 février 2014 à 08 h 57

    Je suis une accro des livres et j’ai réalisé pour un cours d’ethno une petite étude sur les masaï dans la littérature. Du coup, si le délaissement des traditions par les masaï t’intéresse, je te recommande le très bon roman (jeunesse) le secret de Siri Ang.
    Autre lecture interpellante et que je trouve très juste sur le don, l’achat et l’humanitaire en Afrique : Dark Star Safari de Paul Theroux (aucune idée du titre en français).
    C’est également pour ça que je ne me suis rendue qu’une seule fois en Afrique sub-saharienne, comme prof de français volontaire. Je voulais y retourner avec un boulot sur place, cela ne s’est pas fait. Je ne sais toujours pas ce qui ets le plus « juste ».

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    Faire ses bagages - Quoi apporter en safari?
    20 août 2018 à 06 h 53

    […] L’œuf ou la poule au Serengeti […]

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