Le retour du voyage
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Le retour du voyage

Le voyageur n’évoque que rarement ses retours. Un peu plus de documentation sur le sujet serait pourtant d’un grand secours pour bien du monde. À bien y regarder, il me semble que les retours sont plus faciles à digérer si on les fragmente astucieusement.

Le retour du voyage

Phase I, plaisirs civilisés

La phase I de mon retour avait pour objectif de redécouvrir les plaisirs de la vie dans nos pays réglementés et si parfaitement organisés qu’ils donnent parfois l’impression d’être comme ces chambres d’hôtel au design contemporain fade, alors que le reste du monde tente de ranger son capharnaüm. De Panama, je me suis envolée pour New York, chez des amis, puis j’ai rejoint Montréal. L’objectif I était facilement atteint et la vie était bonne accompagnée de vin, de bouquins et de bains chauds.

Phase II, délicate sédentarité

La finalité de la phase II était de retrouver une vie sédentaire, avec des clefs, des placards et beaucoup trop de flacons de shampooing dans la salle de bain. Les débuts furent difficiles. Mon fidèle sac à dos s’étonnait de servir pour les courses au supermarché, de déambuler dans ces allées saturées de produits de consommation. Et moi, je m’étonnais de tout, tout le temps, empêtrée dans mes solitudes. J’avais maladroitement mal de ne plus sentir les nuits bleues, le sourire du soleil, les dialectes inconnus… Alors, j’ai refait mon sac et suis partie sur la route 138, à travers la forêt boréale québécoise. J’ai planté ma tente au bord du fjord du Saint-Laurent, là où migrent baleines et bélugas. Une fois le soleil derrière l’horizon, j’ai écouté siffler les bûches de mon feu de camp puis je suis allée me coucher. Au petit matin, alors que le jour n’était pas encore levé, un souffle puissant et tout proche m’a réveillée. Je suis sortie m’asseoir au bord de l’eau et la grande baleine bleue qui passait par là m’a soufflé que l’aventure en voyage était grisante, mais que celui qui était ivre de liberté était plus ivre que libre. Selon les avis compétents, il s’agissait d’une baleine très sage.

Phase III, acuité du regard

Puis je suis enfin rentrée au bercail, sans acheter de billet d’avion à l’avance, car je souhaitais être libre de revenir en France quand je sentirais le moment venu. Le jour J, je suis allée à l’aéroport de Montréal et, dans un sourire très chic, en savourant mes paroles, j’ai demandé un vol pour Paris dans la soirée. Quelle jubilation de contourner les sacro-saintes manies du voyage aérien! Acheter son billet six mois à l’avance, faire son sac vingt jours trop tôt et poireauter cinq heures à l’aéroport… Tout ça participe d’un cérémonial amusant, mais j’aime aussi, dorénavant, prendre l’avion pour un bus. En France, douce contrée où tout m’est familier et où il est tentant d’agir par automatisme, j’ai griffonné mon agenda de retrouvailles fraternelles, bilans médicaux et paperasseries en attente : une escale technique avant le retour au Québec! J’ai accueilli l’automne puis l’hiver à bras ouverts, bien au chaud sous la laine, en prenant plaisir à me recaler dans le cycle des saisons. Mais il reste que, même avec du recul, je ne parvenais pas comprendre ce qui m’avait permis d’être si heureuse durant cette traversée amérindienne, ni comment décortiquer ce bonheur reçu en plein cœur et sans artifice. Et puis, récemment, le mystère a été révélé.

La nuit venait de tomber sur Montréal tandis que mon cours de yoga touchait à sa fin. Le professeur nous a proposé une méditation. Respirez tranquillement. Remerciez pour ce cours qui se termine, pour votre corps en bonne santé. Accueillez un sentiment de gratitude. Vous pouvez contrôler vos pensées et ressentir ce remerciement profond envers ce qui vous entoure quand vous le désirez. Je suis bluffée. Merci! Oui, merci! C’est précisément ce sentiment de gratitude qui m’a enveloppé durant toute la fin du voyage. Mais il continue de plus belle.

Laissez aller votre besoin d’appartenance, ce besoin d’être comme tout le monde. Oubliez votre besoin de sécurité. Vous portez toujours la sécurité en vous dès lors que vous faites ce que vous souhaitez réellement faire. Laissez de côté votre besoin de possession, et l’impression de manque matériel qui vous empoisonne. Abandonnez votre besoin d’avoir toujours raison… Je suis aux anges et profondément émue. Je laisse de côté toute tentative de méditation et me récite en boucle les mots précieux pour ne pas risquer de les oublier. Je comprends que, très humblement, un voyage porte toujours en lui ces leçons de bonheur (gratitude – acceptation – sécurité) et les offre volontiers à celui qui prend le temps d’aller chercher un peu de cette liberté que l’on respire à arpenter le monde…

Anne Bécel
http://annebecel.uniterre.com

 

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