Voie ferrée en Turquie
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Rattraper la vie qui court – un hommage à Taylor Booth

Originalement publié en anglais dans le magazine nomade Random roads en novembre 2009, le texte est directement issu de mon carnet de voyage d’avril 2009.

carnet de voyage de la globestoppeuse en Turquie

 

Taylor est décédé en mars dernier. Nous ne nous sommes jamais rencontrés, mais avons échangé plus de quatre cents courriels. C’est pour le rencontrer que j’ai traversé l’Europe et gagné la Turquie, mais il s’est alors enfui vers l’Azerbaïdjan, « pour éviter de me rencontrer maintenant. » Ce texte lui est bien sûr dédié.

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gare d'haydarpasa à Istanbul en Turquie

La gare d’Haydarpaşa par Vinicius Batista (Flickr)

 

J’ai quitté Haydarpaşa il y a quelques heures et me suis laissée bercer par le sommeil pendant les premières heures du trajet. Me réveillant de temps à autre de ma sieste, j’apercevais de gros quais, des zones portuaires au milieu de nulle part et d’immenses raffineries et complexes pétroliers.

Je me suis alors plongée pour la première fois dans la lecture du guide de voyage que Daniel m’avait donné alors qu’il rentrait en Australie. Que sais-je d’un pays avant d’y entrer? Rien. Je ne savais rien du Bosphore, des Dardanelles et du fossé entre deux continents au-dessus duquel Istanbul étend ses ponts. Je ne savais rien de cette langue pleine d’harmonies. Je n’en connaissais rien, à part peut-être les kebabs.

Voie ferrée en Turquie

Voie ferrée en Turquie par Elisa Dudnikova (Flickr)

 

Les voyages en train me font cet effet, parfois, et le sommeil avait amenuisé mes humeurs mélancoliques. Mon trajet a alors pris des tangentes plus esthétiques. La mer de Marmara, simple mais sauvage, se déployait sur ma droite avec grâce, en dépit des petits complexes touristiques qui enlaidissent franchement la côte. À présent, les collines rocailleuses semblent désertes et indomptables, tout comme ce ruisseau en torrents que l’on enjambe. Les paysans brûlent une pile de bois; les femmes portent de longues jupes, des foulards sur la tête… et elles sont belles, pleines de folklore. Il y a de moins en moins d’oliviers; nous avons sans doute pris de l’altitude, car le paysage s’est ponctué de conifères.

Ma tête chauve me démange, j’ai bien envie de la gratter, car elle me chatouille malgré le foulard qui la couvre. La nuit dernière, j’ai eu froid lorsque je tentais de m’endormir, réalisant à quel point ma tête nue me faisait perdre ma chaleur. Cette aventure sera dénudée et forte, et j’apprendrai à faire du stop seule en Turquie, soulignant à ma façon la mort de Pippa Bacca, presque exactement un an après la découverte de son corps violé et sans vie, à quelques kilomètres de ces voies ferrées que je parcours. En stop de l’Italie vers Jérusalem, vêtue d’une robe de mariée pour seul bagage, elle voulait prouver que l’on pouvait trouver la paix et la confiance sur notre voie à travers le monde.

Ils ont dit que l’Histoire avait prouvé qu’elle avait tort.

Je veux prouver qu’elle avait raison.

Mais pour le moment, je ne fais que gober des leblebı — des pois chiches rôtis — et je profite de la balade en train, croquant dans un citron de temps à autre. J’aurais tellement dû emporter du sel et du piment avec moi, préférant les savourer dans un intense mélange de saveurs qui fait gicler la salive en bouche. J’aime tout de même les citrons. J’ai décidé de les aimer après avoir lu cette histoire où une petite fille mangeait des citrons et de la moutarde pour se sentir vivre sur la corde raide. Elle collectionnait aussi des façons de se suicider, et même une guillotine! Et puis à la fin, elle meurt de rire. Oh, comme j’aime la saveur des citrons maintenant!

Dogu express, train en Turquie

Le train Dogu Express par Romel Jacinto (Flickr)

 

Nous venons de passer une gare nommée Bilecik et je peux compter sur les doigts de ma main le nombre de femmes sans foulard. Je me demande si c’est la même chose en Azerbaïdjan. Est-ce que Taylor y est déjà? Quelques kilomètres avant la dernière gare, nous passons près de wagons accidentés abandonnés. Est-ce que quelqu’un a pris note de cela quelque part? Est-ce que quelqu’un s’en préoccupe? J’aimerais que les décors me parlent, qu’ils me racontent leur histoire. L’histoire du crash, du déversement, du ruisseau. Je me demande à quoi Taylor songe quand il voit des choses comme ça. Je me demande si ses yeux appréhendent la vie avec un grand angle, ou s’il est nerveux de faire ainsi de l’auto-stop en solo, ou s’il en a marre de se parler tout seul…

J’aime le bruit et le balancement que l’on ressent dans les trains; ils me rassurent. Vu comme ça, ce train est paradisiaque, avec les rails qui cliquent-cliquent comme sur un pont à chaque seconde ou presque.

Clic-clic-clic…

***

Et ensuite, manier les bolas avec des musiciens de rue, à Eskişehir. Je savoure leur musique aux accents des Balkans, mais je ne peux pas jongler longtemps. Il est si simple d’être présente, là, avec eux. Je ne vaux rien aux bolas, mais qui s’en doute? Qui le remarque? La règle à suivre, c’est quelque chose comme just do it. Allons, tuons Nike, parce qu’ils ont fait d’un motto pur un pur slogan commercial à la noix… Les artistes doivent ainsi désenseigner cela à leur public.

Musiciens de rue en Turquie

Musiciens de rue par scottgun (Flickr)

Just do it. Je le fais, simplement.

Pas d’excuses. Le faites-vous, simplement?

La roue du partage roule encore, et on me fait cadeau d’un matelas de sol. Heureusement, je n’ai pas acheté ceux que j’ai trouvés au marché. Vous vous rendez compte, j’aurais raté une opportunité de recevoir! Non seulement j’ai économisé dix lires turques, mais j’ai reçu un objet avec son Histoire, sa vie, un concert, un festival, un moment joyeux joyeux avec des amis joyeux joyeux. J’ai reçu un cadeau et cette personne s’est liée à moi, avec sa solidarité, et je me suis sentie un peu mieux en ce jour pluvieux.

Mon partenaire me manque toujours, mais aujourd’hui je n’en souffre pas. J’aimerais qu’il puisse voir ce pour quoi je lutte, qu’il témoigne des petits morceaux de ma vie, qu’il m’encourage avec un seul de ses regards. Ou peut-être même seulement me montrer qu’il existe.

Suis-je en chemin vers le lâcher-prise? Les seules voies sont le renoncement et la réalisation. J’ai tenté de les parcourir toutes deux, en même temps.

Je rattrape la vie qui court.

Et demain je lève mon pouce vers Ankara.

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