Lake road par misspixels - Flickr
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Proposition indécente : les meilleurs sont les pires 2

Deuxième partie de Proposition indécente : les meilleur sont les pires

« Je vais te raconter quekchose, si tu me permets. J’n’allais pas t’en parler, mais c’est toi qui en as parlé en premier. Si jamais tu veux descendre, n’importe quand, tu me dis, je m’arrête sul’bord du Highway et je te laisse partir, okay? ».

J’acquiesçai.

« Moi aussi j’ai fait de la prison. J’ai fait dix ans en-dedans. Je suis en liberté conditionnelle à vie, car j’ai tué un homme. Ça fait quatorze ans. »

À mon tour d'embrasser le silence pour une minute ou deux…

« Veux-tu descendre? Si tu veux, pas de problème, je m’arrête, mais sinon, pas de problème non plus, je t’amène jusqu’à Edmundston. »

Je me mis à réfléchir tout haut : « Je ne pense pas être plus en danger maintenant qu’il y a cinq minutes. »

Un ange passe.

Dans le village par Etolane - Flickr

Dans le village par Etolane – Flickr

 

Je veux bien rester, mais j’ai des tonnes de questions pour toi, surtout parce que t’as vécu quelque chose que je ne vivrai jamais, du moins, je l’espère! Si t’as envie d’en parler, je vais t’écouter.

– Okay. »

Comment raconter le vécu d’un homme, un seul homme, un homme ordinaire tel que ceux que vous croisez chaque jour dans la rue, sur un stationnement, au supermarché? Un homme qui a un métier et qui gagne sa vie honnêtement. Un homme qui en a tué un autre.

« J’ai trouvé ma blonde au lit avec un de mes meilleurs amis d’enfance. Quand je les ai vus comme ça, je suis devenu comme fou. J’avais bu. J’ai pris mon arme de chasse, pis j’ai tiré. J’ai pas pensé. Et quand je l’ai vu comme ça, baignant dans son sang, j’ai voulu mourir. J’ai essayé de me tuer, mais elle m’en a empêché. Je suis tombé à genoux comme si plus rien n’existait. Ils m’ont emmené. J’ai pris dix ans minimum, et je suis maintenant en probation à vie. Tu veux voir ma carte? Si un policier m’arrête ou me contrôle, pour quelque raison que ce soit, je dois d’abord lui présenter ma carte de probation avant toute chose. Sinon, c’est un bris de condition. Mais au moins, je peux travailler. »

« Depuis quatre ans, je suis sorti, je vais bien, mais c’est dur, surtout si je revois les gens qui nous connaissaient tous les deux. L’autre jour, j’étais en motoneige avec un ami et on a croisé deux autres motoneigistes… J’n’ai pas remarqué tout de suite que c’était le frère du gars que j’ai tué, mais quand il a enlevé son casque, je n’en menais pas large, je te jure. »

Ski-doo par Ludophoto - Flickr

Ski-doo par Ludophoto – Flickr

 

Je regarde au loin la route et j’entends sa voix se crisper en disant ces derniers mots. J’ai tellement de questions, tellement d’émotions à ressentir. Et sa copine à présent? Et comment peut-il la tromper lui-même, alors qu’il a tué pour cette raison? Quelle ironie. Je passe le silence sur ma propre conception de l’amour, du sexe, des relations, de peur qu’il n’arrive à me comprendre. L’ironie, encore : je veux le comprendre, mais je ne lui laisse aucune chance de me comprendre. Je ne suis pas prête. Pas avec un tueur.

**

Entre ses mots, des brins de sagesse. Ce n’est pas un homme plaisant, et je ne m’en ferais pas un ami. Mais il m’emmène avec lui vers Edmundston sur le Highway de la détresse humaine.

Et moi loin de me sentir toute petite ou supérieure, je sens un nuage se former dans mon estomac, un nuage qui prend de l’expansion jusqu’à avaler tout mon ventre, la surface de ma peau, chacune de mes vertèbres, mon sexe, mes genoux, ma tête, mes cheveux et qui gonfle et qui gonfle et qui prend toute la place sur le siège passager, le réfrigérateur, la couchette, le volant et cet homme qui en a tué un autre, une immense bulle qui entoure le camion et dont je suis le centre.

Une bulle de lumière et de compassion.

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Anick-Marie B.
www.globestoppeuse.com

 

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