Tatouage inuit sur main, cheveux roses sur la tête
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Chronique d’un accident de motoneige – suite

Suite du billet Le petit orteil dans la main droite – chronique d’un accident de motoneige

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Je gis par terre.

J’ignore qui je suis et pourquoi et comment, parce que ma petite tête n’arrive plus à analyser l’univers dans lequel je me trouve. Il y a une vague de douleur qui part de mon bras et déferle en cascade de synapse en synapse. J’attends qu’elle passe, qu’elle se tasse, mais elle ne me quitte pas et moi je ne pense plus.

« Anick ! Est-ce que t’es correcte? » J’entends la voix bienveillante de Mylène et j’arrive à y répondre. « Non, j’ai eu la main écrasée. » Marc a ramassé mes lunettes qui ont été projetées sur la banquise. Le groupe émerge du choc et prend conscience de la situation : les motoneiges sont indemnes, mais je suis blessée. Les plus expérimentés réagissent. « Sors ta main de la mitaine! Il faut la mettre sur la glace maintenant. Toi, va chercher de la neige, on va lui faire une compresse froide. Il faut la mener à l’hôpital. »

La baie de Frobisher et les embâcles en février

La baie de Frobisher et les embâcles en février

 

Voilà donc la belle ironie : il fait froid, mais trop froid pour laisser ma main exposée au vent sur le chemin du retour sans risque d’engelure. De la neige contenue dans un linge enroulé sur ma main est la meilleure façon de refroidir la blessure sans risquer d’aggraver les dommages aux tissus. Nous sommes sur une étendue de glace, mais il n’y a pas de neige, celle-ci étant balayée par le vent et rabattue sur les embâcles de la côte. Il faut aller en chercher.

Nous sommes à une demi-heure de l’hôpital. Des volontaires me raccompagnent, et on tombe à pic, car l’un d’entre eux a un qamutik, sorte de traîneau-remorque servant au transport du matériel et des personnes sur la neige. S’il n’avait pas été là, il aurait fallu m’installer derrière une motoneige, et s’assurer que je puisse m’y tenir en place de la main gauche.

Une motoneige et son qamutik à Iqaluit

Une motoneige et son qamutik à Iqaluit

 

Dos à la motoneige, me voilà installée et l’on repart vers la capitale qui est toujours en vue. Mylène s’est jointe à moi et me tient la main gauche en essuyant mes larmes avant qu’elles ne gèlent. J’essaye de ne pas gémir, moi qui normalement ai une faible sensibilité à la douleur, je sens que ce n’est pas moi qui ai le contrôle. Chaque bosse sur la glace attise ce feu que j’essaye de contenir, chaque coup de vent ravive ses braises. Je compte de zéro à dix et de dix à zéro.

Nous retraversons la baie sans trop d’encombres, et puis les montagnes russes des embâcles et enfin nous regagnons la terre ferme. Sur les sentiers plus nombreux que les rues, nous  arrivons à nous rapprocher de l’hôpital régional. Il est en vue quand le moteur se met à caler. Pris dans la pente, nous manquons de vitesse, et il faudrait pousser. C’est donc à pied que je remonte, avant d’être reprise par le qamutik pour les derniers mètres jusqu’aux urgences.

Au retour de l'hôpital...

Au retour de l’hôpital…

 

La radio ne montrera rien de brisé, mais ma main restera enflée et pratiquement inutilisable pendant près de trois mois. La physiothérapie ramènera une bonne partie de la force et de la flexibilité, mais ma main tremble toujours lorsque les doigts sont en extension. Un an après l’accident, je ferai tatouer ma main faible de motifs traditionnels inuits, pour bien marquer le coup, pour y encrer l’Histoire de mon corps, à la manière des femmes inuites qui décorent leurs mains et leur visage de signes géométriques aux symboliques incomprises.

Tatouage inuit sur main, cheveux roses sur la tête

Au guidon de mon vélo solaire cet été, sous l’agression des vibrations, le poignet aura vite faibli et requis un soutien, tandis que l’annulaire et l’auriculaire perdront leur sensibilité pour toute la durée du périple.  J’ai dû ajouter des « cornes » à mon vélo, ces mêmes cornes qui me briseront une côte lors d’une chute au Kazakhstan…

Des cornes et des porte-bonheurs

Des cornes et des porte-bonheurs, à quelques kilomètres de l’arrivée

Mon idée folle pour l’avenir? Apprendre l’escalade malgré ma main moche…

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4 commentaires

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    Christiane Francisco
    30 janvier 2014 à 07 h 47

    C’est donc suite a ce pénible accident que tu a eu ce très beau tatouage! Mais qu’est ce que ca devait faire mal…

    • Commenter
      Anick-Marie
      7 mars 2014 à 07 h 55

      Je viens d’avoir un deuxième tatouage – très douloureux à faire – sur la côte que j’ai brisée vers la fin du voyage au Kazakhstan… je pense que mes aventures vont laisser de plus en plus leur marque sur mon corps, et ça me berce 😉

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    Maximage Aventure
    1 avril 2014 à 01 h 57

    Nous espérons que vous avez vite repris la monture. C’est aussi ce genre de bobo qui donne un peu de piment à l’aventure 🙂

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      Globestoppeuse
      1 avril 2014 à 07 h 54

      Après maints refus de me prendre pour raison de superstition, les responsables de l’accident m’ont fourni une motoneige pour deux pour une sortie en avril cette année là. Une sortie de la ville, je me suis donnée à coeur joie pout la piloter, trouvant même moyen d’aller me coincer dans la poudreuse… et Apprendre à me dépêtrer ! Avec la ville en vue, bien entendu … Toujours prudente dans ma témérité, mais au Nunavut, c’est vraiment une question de survie.

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