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Le petit orteil dans la main droite – chronique d’un accident de motoneige

Entrez, entrez dans ma tête, l’espace d’un moment. J’avais une douleur poignante au cœur et les yeux remplis de larmes. Je me suis laissée tanguer jusqu’à ce que je sente le conducteur paniquer et la motoneige dériver. Je n’ai rien vu, je ne voyais rien, je me suis seulement accrochée, accrochée aux poignées, pour ne pas être éjectée, parce que je partais à la dérive, parce que tout tournoyait juste autant en moi qu’en dehors.

C’est là que je me suis cogné le petit orteil sur le coin de la table, sauf que ça n’était ni le petit orteil ni une table, c’était une main, deux poignées et plusieurs centaines de kilos de tôle, de boulons, de boutons, de skis, de folie. J’ai attendu que la douleur se sature et puis diminue pour pouvoir laisser à mon cerveau suffisamment d’espace pour réfléchir. Mais la douleur ne diminuait pas, elle m’irradiait, je ne sentais plus qu’un moignon de bras et puis tout le reste n’avait plus de sens.

Motoneige - Anick-Marie - Globestoppeuse

J’avais la tête ailleurs.

J’avais les larmes aux yeux, mais je pleurais par en dedans. Une relation qui comptait beaucoup pour moi s’était vue porter le coup de grâce ce matin-là. Le décès de mon grand-père aux Îles-de-la-Madeleine la veille. L’assaut au couteau par un gamin de 11 ans d’une enseignante dans l’aile de l’école où je travaille.

J’avais le cœur gros, mais il ne faut pas pleurer par -35°C, encore moins quand on est passager d’une motoneige, sans visière ni lunettes. En l’absence d’équipement adéquat, je portais mes lunettes de prescription au lieu des lentilles de contact, histoire de me protéger, puis j’avais resserré le capuchon de mon manteau Canada Goose Expedition, le plus isolant de tous. La bienveillante fourrure de renard couvrait plus de la moitié de mon visage, ne laissant exposés que mes yeux sous verre et quelques centimètres de peau. Ceux qui ont vécu au nord le savent : la vraie fourrure amoindrit l’effet du vent, au contraire de la fourrure synthétique.

Pour cette première balade, de motoneige, je m’accrochais à l’engin plutôt qu’à mon partenaire, quelqu’un de bien gentil, mais qui ne me mettait pas tout à fait à l’aise. Il avait d’ailleurs gardé son sac à dos, et je peinais à mettre mes bras autour de sa taille. Je ne voyais pas grand-chose, m’efforçant surtout de rendre le mouvement de mon corps fluide, suivant les mouvements de la motoneige sur le sentier urbain d’Iqaluit, puis sur les embâcles gelés des marées sur la baie, hautes de près de deux mètres, jusqu’à ce que nous atteignions la plate banquise de Frobisher. De là, que de la glace, aucun obstacle, une surface aisée jusqu’à Tarr Inlet, à l’est d’Apex, un petit hameau lié à Iqaluit par une route d’à peine deux kilomètres.

Trois mois plus tard, un homme perdra la vie sur cette piste de course, sous les yeux de son enfant installé dans le qamutik, ce long traîneau que l’on attelle  aux chiens et aux motoneiges. Une jeune femme y sera grièvement blessée, la grande sœur d’une élève de mon école.

Et puis dans quelques secondes, Marc*, nous devançant par quelques dizaines de mètres, prendra subitement un virage à gauche alors que nous nous trouvons dans son angle mort. Les gars vont paniquer, freiner, dériver, ralentir et puis se toucher au point mort, à la fin de l’inertie. Ils vont vérifier leurs machines pour s’assurer qu’elles n’ont rien de cassé. Ils seront soulagés de voir que seuls les skis et les poignées semblent avoir encaissé le coup, et qu’il n’y a aucun bris. À part peut-être ce morceau de plastique, là sur la glace? Ah, non, ce sont des lunettes. Quelqu’un a dû les laisser tomber. Mais, que fait Anick-Marie par terre, sur la glace?

À suivre…

*Prénom changé

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Anick-Marie B.
www.globestoppeuse.com

 

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    Chronique d’un accident de motoneige – suite
    2 janvier 2014 à 01 h 02

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