La rue Sainte-Thérèse par Patrick Andries - Flickr
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Proposition indécente : les meilleurs sont les pires

J’ai fait un détour dans une région appelée Témiscouata, du nom de la rivière et du lac avoisinants, près de la frontière entre le Québec et le Nouveau-Brunswick. C’était l’hiver, le dur, le vrai, avec la neige glacée qui vous asphyxie les pieds, contraignant vos vaisseaux sanguins et évacuant le sang des extrémités, orteil par orteil. Le vent glacé m’avait saluée pendant plus d’une heure, bloquée dans un petit village d’où personne ne semblait entrer ni sortir. Un jeune chômeur idéaliste m’avait prise en pitié et amenée jusqu’au croisement suivant où je perdais toutefois le loisir de contempler la vie des gens, s’articulant aux alentours d’un bureau de poste, d’une église, d’un presbytère et d’une pharmacie.

Vue du village en hiver par Patrick Andries - Flickr

Vue du village en hiver par Patrick Andries – Flickr

 

La grand’route en rencontrait une autre, et il n’y avait rien ni personne : des arbres, un lac, une pancarte. Esseulée, mais réchauffée, je ne pris même pas soin de me cacher pour uriner. Au bout de quelques minutes, je vis passer quelques voitures mais elles ne me virent pas, ou du moins elles firent mine de ne pas me voir. Moi qui croyais que mes superpouvoirs d’invisibilité n’étaient pas fonctionnels sous les -20 degrés Celsius! Tant pis. Résolue, j’avais inséré des chauffe-pieds au fond de mes petites chaussures inadéquates.

La rue Sainte-Thérèse par Patrick Andries - Flickr

La rue Sainte-Thérèse par Patrick Andries – Flickr

 

Je me tins droite jusqu’à ce qu’un camion chargé de billots de bois s’arrête. Le grand draveur des routes me fit signe de monter prestement. Il n’y avait rien de bien spécial dans cette rencontre. Cette banalité dura au moins trois minutes. Puis, il me dit que j’avais de jolies cuisses et en empoigna une. Je lui pris solidement le poignet en lui disant « non ». Des propositions, j’en ai l’habitude, mais normalement on ne me touche pas – c’est qu’il dépasse déjà un peu les bornes! « Je ne fais pas du pouce pour ça », lui dis-je, fermement. Il s’excusa (à peine), s'embourba (un peu) et me complimenta (beaucoup), car je suis si jolie, mais il me respecte (n’est-ce pas), car il respecte beaucoup les femmes (ça va de soi) et n’insistera pas (ah non, quand même pas). C’est quand même dommage parce que je suis si jolie… Quand même, il respecte mon choix… Enfin, si je change d’avis… ** Mon regard se confondait avec le lac et la trivialité de l’incident me faisait oublier le plaisir que j’avais à faire du stop. C’était franchement dommage qu’il me gâche la vie avec ses envies sexuelles, mais je n’avais plus envie de lui parler. À force de ne plus insister, il insistait tellement! Je pris les devants afin de garder mainmise sur la conversation : « J’aime faire du pouce malgré les propositions sexuelles répétées parce que j’en apprends tellement sur le monde, sur toutes sortes de gens, sur des choses que jamais je n’aurai l’occasion de vivre. Ça me permet de vivre un peu la vie des autres, et de rencontrer de merveilleux conteurs. Leur vécu est quelque chose de très précieux pour moi. Parfois, les gens me posent des questions et rêvent à travers moi, la vagabonde : d’où je viens, où je vais, le temps qui passe, les heures qui coulent. Ils rêvent de partir et moi aussi, sauf que c’est ma réalité. »

Dépôt à neige par Etolane - Flickr

Dépôt à neige par Etolane – Flickr

 

Je poursuivis : « Il y a deux jours, j’ai laissé parler le chauffeur de camion que j’ai rencontré, car il en avait long à dire; il a fait de la prison aux États-Unis pour blanchiment d’argent lié au trafic de drogue. Il a fait un an et demi en dedans, aux States, et puis six mois dans une prison canadienne. Il m’a dit combien les pénitenciers canadiens étaient doux comparativement à ceux des États. De vraies pouponnières. Il en avait long à dire… » Parfois, c’est moi qui écoute, et j’y goûte. Franchement, parfois le malheur est délicieux… Mais mon routier ne parlait plus. Il restait coi, silencieux. « Je vais te raconter quekchose, si tu me permets. J’n’allais pas t’en parler, mais c’est toi qui en as parlé en premier. Si jamais tu veux descendre, n’importe quand, tu me dis, je m’arrête sul’bord du Highway et je te laisse partir, okay? ». J’acquiesçai. « Moi aussi j’ai fait de la prison. J’ai fait dix ans en-dedans. Je suis en liberté conditionnelle à vie, car j’ai tué un homme. Ça fait quatorze ans. »  

(Fin de la première partie)

 

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Anick-Marie B.
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