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Pieds nus à Compostelle

Je me rappelle d’un pèlerinage de cinq jours où j’enlevai mes souliers pour marcher pieds nus. Je me souviens d’une femme attendant les pèlerins sur le chemin, et qui se mit à hurler, la figure ébahie, alors qu’elle me voyait marcher sans mes chaussures : « Tu vas te blesser! Remets tes souliers, ça n’a pas de sens! Tu vas voir, tu vas te blesser! »

Les pieds nus d’Anick-Marie

 

Ce jour-là, je me suis posé quelques questions sur cette réaction. Tout d’abord, pourquoi cette femme s’est-elle exprimée avec tant de véhémence sur un sujet somme toute banal? Pourquoi cela avait-il tant d’importance à ses yeux? Pourquoi ses paroles ont-elles pris un ton menaçant plutôt que bienveillant? Je repense souvent à cet incident quand je fais de l’auto-stop de par le monde. On me dit assez souvent : « Mais tu es folle, ne sais-tu pas qu’il est très dangereux de faire du stop? Moi, je ne veux pas que ma fille en fasse. » Je ne sais quoi leur répondre. C’est de ma vie et de mon expérience dont il est question, après tout, et mon expérience diffère grandement de leurs préjugés.

De jolis pieds usés

 

Y-a-t-il vraiment parmi ces gens quelqu’un qui me veuille du mal, ou qui soit réellement en colère contre moi? J’en doute. Par contre, dans leurs visages, je lis la peur, la crainte, l’angoisse. Ces gens qui s’énervent contre moi, contre la liberté de pensée et d’action que je trimballe partout où mes pieds m'emmènent, ce sont des gens qui ont peur de l’inconnu, qui me veulent du bien et ne savent que l’exprimer avec agressivité parce que leur inquiétude leur fait littéralement perdre la raison. Que serait une réaction raisonnable? Tenter de comprendre, poser des questions, partager ses expériences, ses appréhensions. Mais comme c’est la peur qui prend contrôle de leur voix, ils se contentent de me dire quoi faire et ne pas faire. Ma liberté les intimide.

Le soir venu, la dame vint me voir et me demanda comment étaient mes pieds, s’ils me faisaient mal ou si je m’étais blessée. Elle vit que tout allait bien et s’en alla, réconfortée. Le lendemain, c’est un regard bienveillant qui se posa enfin sur moi, en dépit de mes pieds déchaussés, elle me souriait.

***

Santiago par _guu_ – Flickr

 

Je suis arrivée à Santiago par la voie du sud, via Porto. Quand Tato me fit descendre du camion, je pouvais déjà voir au loin la cathédrale vers laquelle les pèlerins convergent chaque jour depuis des siècles. Mais le bout de camino qui me séparait d’elle était en fait un tronçon d’autovia, une voie rapide où les piétons ne peuvent poser le pied. Je relevai donc mon pouce vers le ciel à la sortie d’un rond-point.

– « Vous allez où, à Santiago?

– Oui, à Santiago. Je peux mettre mon sac derrière?

– Oui, c’est bon, montez! »

C’était un petit homme curieux, à la peau sèche et croûtée, à la bouche un peu déformée, mais d’une bonne humeur contagieuse. Il travaillait la nuit à la sortie des bars de la ville pour la guarda civíl, effectuant des alcootests auprès des chauffeurs désignés. Il me demanda si j’avais déjà vu Santiago.

– « Non, c’est ma première fois ici. Je ne connais pas Santiago.

– Mais si, tu connais Santiago! Je me présente : mon nom est Santiago! »

Il me déposa au cœur de la ville, là où j’avais rendez-vous avec la mère d’une amie. En voyant les pavés, de grandes pierres plates chauffées par le soleil, je me dis qu’il serait un véritable crime de ne pas faire mon entrée dans la cité des pèlerins les pieds dénudés. L’aventure doit se jouer sans intermédiaire et sans frayeur, la plante des pieds contre le sol, un contact authentique.

Alors avant d’entrer dans le temple, je retirai mes chaussures.

Messe par Birger Hoope – Flickr

 

Anick-Marie B.
http://www.globestoppeuse.com

 

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  • Sylvie la pèlerine
    26 août 2012 à 07 h 43

    Curieux et heureux hasard : j’étais en train de raconter mes ébats nus pieds sur le chemin de Compostelle (http://www.radiocamino.net/pratique/pieds-nus-vers-compostelle) lorsque j’ai découvert votre article, retweeté par mon ami @Chris_lechemin. J’espère que vous ne vous fâcherez pas car les titres se ressemblent singulièrement… Je me suis permis de vous mettre en lien, les deux articles sont vraiment complémentaires, je trouve. Bravo pour votre blog et vos aventures que je suivrai désormais moi aussi ! A bientôt et bonne route ! Sylvie

    • Jennifer
      27 août 2012 à 09 h 31

      Bonjour Sylvie!
      En effet, c’est très lié! Merci à @Chris_lechemin de vous avoir fait faire le détour! 🙂
      Pas fâchée du tout! J’ai laissé votre lien, ça en inspirera d’autres, peut-être!
      Au plaisir!

    • Anick-Marie (@globestoppeuse)
      21 septembre 2012 à 02 h 25

      Enchantée de connaître ton histoire Sylvie. Je suis souvent pieds nus en ville, ça me ramène aussi aux voyages. Ainsi ressent-on tellement le chemin…

  • Ce qui a attiré votre attention en 2013 | Moi, mes souliers
    22 août 2018 à 09 h 50

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