le fil vert Anick-Marie Globestoppeuse
5

Le fil vert

Un froid matin, un dimanche tout embué. Au réveil, de la tendresse, du sexe et d’autres douceurs illégales dans un dortoir en dépit des grands lits doubles qui y sont proposés pour les couples. Un 14 février se lève sur la Hollande, sur deux touristes abrités au Flying Pig Downtown, deux curieux des coffee shops, du Red Light et des putes dans les vitrines. La nuit, Amsterdam s’enflamme, mais au petit matin, je le découvrirai, ce sont d’autres êtres qui la peuplent.

Sous la malédiction comme toutes les fêtes de la Saint-Valentin, celle-ci est vite ruinée. « T’es qu’une salope ! », me dit-il face à la gare. Mes amours sont toujours toutes de travers, c’est cousu de fil blanc et je suis à peine surprise. Je repars seule : il a son billet de train et je m’en fous. La ville émerge dans le brouillard et mes yeux pleuvent. Je marche et je cours, je cours et je marche, vers le sud, loin de la gare et de cet enfoiré qui me traite si mal.

Au détour d’un canal, un musée, des ponts et un air encore condensé, des gens s’affairent à monter les stands d’un marché. Ici, des disques vinyle, là des outils, du pain, des jeux… Pour un ami, j’achète une babiole d’allure médiévale, en dépit de la feuille de marijuana qu’elle arbore fièrement.

Tout près, un étal de mercerie. Mes sous-vêtements tombent en lambeaux et j’ai besoin de fil à coudre. Il y en a toute une caisse pêle-mêle. Un morceau de carton affiche le prix : 1 €. Je farfouille : il n’y en a ni de blanc, ni de noir.

le fil vert Anick-Marie Globestoppeuse

Un homme s’affaire à tout charrier, mais son diable refuse de collaborer. Sans réfléchir, je l'empoigne par la base et aide le commerçant à passer la chaîne du trottoir, et il m’aide à passer le fil du temps. Il proteste en néerlandais, une langue beaucoup trop barbare pour que l’on se permette de râler en plus. Une après l’autre, il ramène d’autres caisses et je l’aide, et il ne proteste plus mais garde son air un peu bourru.

Mon regard est tombé sur une bobine de fil vert, « Cotton 100 % ». Ça sonne bien dans mes oreilles. Je me dis que vert, c’est une jolie couleur, et puis, ça va avec tout : les sous-vêtements qui jadis étaient blancs, le sac à dos trop morne qui gagnerait à être reverdi, les boutons colorés sur un pull gris. Le vert va avec tout, comme toutes les autres couleurs qu’il ne faudrait jamais oublier.

le fil vert Anick-Marie Globestoppeuse le fil vert Anick-Marie Globestoppeuse

Je prends une pièce au fond de ma poche et la lui tends, en saisissant la bobine. Nous ne parlons pas en mots, il n’y a rien à dire. Il prend le fil, il prend ma pièce, me tend le fil, me tend la pièce, et sur chacun, ses mains referment les miennes. Il sourit.

Je n’ai jamais perdu le fil.

 

Logo Globestoppeuse

Anick-Marie B.
www.globestoppeuse.com

 

Vous pourriez aussi aimer

5 commentaires

  • Commenter
    Johann
    8 février 2013 à 03 h 30

    Quelle belle plume, cette globestoppeuse 🙂 Très beau texte.

  • Commenter
    Michèle Thériault
    8 février 2013 à 04 h 00

    Merci pour ce petit bout de vie.

  • Commenter
    Mawoui
    8 février 2013 à 04 h 36

    J’abonde avec Johann ! 😉

  • Commenter
    Christophe (Voyage Sur Le Fil)
    9 février 2013 à 05 h 14

    Vas-y ! N’hésite pas à republier dans la même veine ! c’est comme ça que le voyage prend vit dans notre tête devant cet écran d’ordi.. 🙂

  • Commenter
    Globestoppeuse
    9 février 2013 à 10 h 30

    Merci beaucoup pour vos commentaires encourageants 🙂 Les petites anecdotes pourraient s’oublier vite, mais elles restent gravées longtemps !

  • Commenter

    Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.