La couchette d'un routier

La route s’étendait devant nous telle la pellicule d’un film obscur. La lune perçait à peine le couvert nuageux et les phares du camion tranchaient la pénombre.

Je tentai de briser le silence : « ¿ Hablas español ? » Oui, il parle espagnol, et pour la première fois j’ai l’impression qu’il sourit, avec une certaine arrogance. Pourquoi avait-il refusé de me parler, de me regarder même, jusque-là? Impossible de le savoir.

Source : Tiago S Costa – Flickr

Je lui demandai pourquoi il ne voulait pas me prendre auparavant. « Pas envie de me faire prendre avec une passagère. La compagnie l’interdit. » Pas un mot sur ce qui l’avait fait changer d’idée; je n’insistai pas. Désireuse d’alimenter la discussion et de rompre la vibration monotone des roues sur l’asphalte, je lui posai des questions sur le Portugal que je découvrais de nuit, sous les lampadaires des sorties d’autoroute. Il me répondait toujours par phrases courtes, saccadées, comme s’il était à bout de souffle, comme s’il avait un stock de mots limité qui menaçait de s’épuiser. Mais s’il était bourru, il m’était à présent un peu plus sympathique.

Lorsque nous fûmes à une cinquantaine de kilomètres de Porto, il me questionna sur ma destination. « Vous pouvez me laisser à la dernière station-service avant Porto », lui dis-je. Cette réponse ne le satisfaisait pas. Qu’allais-je donc faire dehors, dans une station-service à trois heures du matin? Je n’avais pas peur de rencontrer de délinquants dans une aire de service d’autoroute, beaucoup moins que dans le centre d’une ville que je ne connais guère. « À quelle distance de Porto est-ce que vous pouvez me laisser? » Il était préoccupé et me disait que je ne pouvais pas, et qu’est-ce que j’allais faire là, et qu’il allait au nord de Porto, à quinze kilomètres… Rien n’était clair.

Puis, il me dit que je pourrais dormir dans le camion, sur la couchette supérieure, alors que lui dormirait en dessous sur sa couchette plus confortable. Étonnée de sa proposition soudaine, je refusai d’abord poliment. Il s’énervait un peu, par incompréhension plus qu’autre chose, avec le recul. Son insistance ne me faisait pas craindre pour ma sécurité, elle me semblait seulement incohérente vu son attitude précédente. « Ça ne va pas te causer de problèmes avec ton boulot? », demandais-je incrédule. « Non. On arrive bientôt et on dort. À 7 h, je dois me réveiller pour bouger le camion et le placer devant la porte de l’entrepôt. À ce moment, je te réveille et tu te prépares en restant cachée. Une fois le camion en place, ils ne te verront pas le quitter. »

Il avait dit cela tout d’une traite, fermement, comme si tout allait de soi et qu’il n’y avait pas matière à discussion. Il risquait trop, il avait trop à perdre pour tenter de se jouer de moi. J’ai accepté.

La couchette n’était pas très confortable et je dus m’habiller chaudement pour ne pas grelotter sous la fine couverture qu’il me prêta. Il ne nous restait que quelques heures pour dormir et le matin vint très vite. Il me réveilla et déploya le rideau devant moi afin de bien couvrir toute ma couche et que personne ne me vit. Je m'empressai de me préparer. Lorsque le camion fut en place, je me tins coite et attendit son signal.

Le moment venu, je le remerciai et sautai hors du camion sans me retourner, quittant prestement le terrain du distributeur fruitier. Je me retrouvai sur une rue inconnue au beau milieu d’une zone industrielle.

Source : Tiago A. Pereira – Flickr


Les cheminées de raffineries se tendaient vers le ciel en crachant leur opaque fumée blanchâtre. Ne sachant où aller, je pris à gauche.

Anick-Marie B.
http://www.globestoppeuse.com

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