Auto-stop Kherson
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De Kiev à Kherson : chanter à tue-tête dans la campagne ukrainienne

Après un été d’accotements déraisonnables, j’avais bien hâte d’en finir avec mon foutu vélo solaire pour reprendre enfin la route à ma manière : le pouce levé, la tête haute et le sourire aux lèvres.

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Mon sac à dos était minuscule, ma « maison d’escargot » habituelle étant en France, à quelques milliers de kilomètres de moi. Une côte fêlée me faisait diablement souffrir, m'empêchant de maintenir mon bras aussi haut que j’en avais l’habitude.

C’est de Kiev en Ukraine que j’ai repris la route, direction sud, vers Odessa puis la Crimée. J’avais peur d’avoir perdu la main et de ne plus y retrouver ce qui me faisait tant rêver. Le spot d’auto-stop se trouvait juste devant un poste de contrôle policier, que j’appelle maintenant la taxation aléatoire, par euphémisme et agacement. Pour l’atteindre, j’ai réussi à me perdre dans les tramways, marchant ensuite plusieurs kilomètres…

C’est un routier qui m’a sortie de là, brisant ainsi mon angoisse du premier trajet du jour. J’aurais voulu qu’il soit gentil et sympathique, il était bavard et harcelant. J’avais mon bullshit-o-mètre à pleine sensibilité, prête à quitter l’enfoiré dès que nécessaire. Il ne dépassait jamais la limite mais y surfait en me faisant regretter la belle époque du stop, celle que je n’ai jamais connue mais qui me reste en tête. Il faut l’avouer, ce n’est pas toujours facile. Non, pas de sexe. Pas intéressée. Pas envie. Pas de problème si pas de sexe. Expliquer ça en russe, en turc, en anglais et en français parfois.

« Non merci, mais c’est gentil de vous préoccuper de mes orgasmes… »

Quatre-vingt bornes plus loin, c’est un mini-bus qui me prend, détours inclus, en dépit de ses passagers payants. Je m’explicite en russe : « C’est de l’auto-stop, je vais vers Ouman… » et puis il acquiesce, oui, oui, c’est bon. Je dis merci et je lui offre du chocolat. Personne n’en veut. Je n’ai aucune idée d’où il me déposera.

Quand il s’arrête, c’est un poste d’essence à l’entrée de la ville. « Va, maintenant, je ne peux pas t’amener plus loin. » Merci monsieur, poignée de main et puis adieu.

Je meurs de soif, une bouteille d’eau, je passe à côté d’un camion, j'embarque sur l’autoroute, car ici je peux m’y trouver. À la recherche d’un bon spot, le camion me rattrape : « Oui, tu vas à Kherson, moi à Mikolaïv, à cinquante kilomètres. » Il a l’air sympa.

« Aye spiking glishz », qu’il me dit. « Note veriouelle. » Mieux que mon russe, croit-il, car il ramène toujours à l’anglais. « Tu connais Iron Maiden? Metallica? Def Leppard? Scorpions? Deep Purple? » Nous voilà plongés dans la musique métal britannique et américaine. Avant même de m’en rendre compte, je chante à tue-tête « Smooooooooke on the water… Fire in the sky! » dans la cabine du camion.

C’est l’heure de la pause. Trente minutes toutes les cinq heures. Je me dis que je devrais partir sans lui, car ça me ralentit, mais il ne veut pas et puis, moi non plus à vrai dire. J’ai du chocolat, lui des biscuits et on s'empiffre et on hurle les paroles de Winds of change.

Faut que j’aille aux toilettes. « Dans les herbes près du camion ? » Très bonne suggestion, mon frère. En bord d’autoroute, le cul à l’air, fière de voyager à ma manière…

Et on repart, et on chante. « J’ai étudié l’histoire, j’ai voulu être historien. » J’ai affaire à un homme éduqué, fier et honnête. « Tu vois ce chemin de fer? Il alimente la mine et l’usine de métal tout près d’ici. Du nickel. Et puis les champs ici, ce sont du mais, du tournesol. La région de Kherson est réputée pour ses melons. Mais nous allons passer devant le musée du missile de la guerre froide… Attends, les monticules là-bas sont des sépultures des autochtones de l’Ukraine, les Scythes ». Pour dire « autochtones », il a mimé une danse amérindienne au volant, la main sur la bouche en chantant. On se parle comme on peut – il est repassé au russe, l’anglais n’a pas duré longtemps. On se balade allègrement d’une langue à l’autre.

Il faut s’arrêter faire le plein, je nous prends deux tasses de thé et une poignée de sachets de sucre, j’ai envie de prendre soin de ce frère qui me transporte. Il fait remplir un bidon d’essence supplémentaire. On ingurgite le liquide chaud et on repart. Quelques dizaines de kilomètres plus loin, l’on voit des affiches « купить дт », mon chauffeur en profite pour faire une transaction et vider son bidon. Les bonnes vieilles habitudes de trafiquer ici et là l’essence et autres ressources pour survivre dans le bloc de l’Est – un autre chauffeur s’arrêtera plus tard faire le plein à l’une de ces stations-service à bidons traficotés. « C’est moins cher », me dira-t-il en fumant sa cigarette à moins d’un mètre de son réservoir ouvert.

Quelques kilomètres plus loin, un café de bord de route et cette fois-ci, c’est lui qui offre. S’assurant d’abord que je ne suis pas végétarienne et que je peux manger du porc, il va me chercher une sorte de petit chausson salé avec des oignons, puis une pâtisserie traditionnelle. « Bienvenue en Ukraine, vas-y, mange, mais mange, je te dis! »

La nuit tombe, ça me rend nerveuse. Les routes sont dans un tel état que je me tiens le flanc pour minimiser la douleur, et nous n’allons guère à plus de 70 kilomètres à l’heure. Il essaye de trouver un compromis à quelques stations-service de la route qui ceint Mikolaïv, sans succès.

« Voilà, tu descends ici, c’est la route de Kherson. » Je lui lance un regard désespéré : le rond-point n’est pas illuminé, la route non plus et pas de station service à l’horizon. « Bonne chance », me dit-il. Je ne lui en veux pas – il a déjà fait un détour pour me poser ici. J’ai peur, tout de même. La nuit est noire, noire, noire.

Auto-stop Kherson

Photos courtoisie de Ярослав Михалыч

 

C’est bien la bonne direction. Je marche sur l’accotement, ma lampe frontale derrière la tête en couleur rouge. Ici, il y a de la place, c’est une ligne droite près du rond-point et avant le prochain viaduc. Il faut qu’ils me voient. Ma veste jaune réflective dans le noir, je prends ma frontale en main pour éclairer au mieux ma pancarte. La situation est loin d’être idéale, mais il faut essayer. Après vingt minutes, bingo! Un homme s’arrête – il ne va pas à Kherson, mais accepte de me poser à une station-service.

Il appelle mon contact là-bas – c’est plus facile. Moi je suis prête à continuer le stop jusqu’à la maison… mais non, ils vont venir me chercher, semble-t-il. « En auto? », demandé-je au chauffeur. « Bien sûr. Nous allons attendre qu’ils arrivent ensemble. »

Après trois minutes d’attente au point de rendez-vous, un petit toc-toc-toc à ma fenêtre, c’est Maxim, il est à vélo. Mon chauffeur est héberlué, mais lui serre la main et reprend sa route.

« Yaroslav s’en vient. Il a pris le tandem, on fait le taxi. On va marcher en attendant. »
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6 commentaires

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    Votre Tour Du Monde
    8 mars 2014 à 04 h 38

    Waou quelle épopée et surtout quel cran!! Clairement, l’auto-stop c’est la loterie mais quand tu tombes les bonnes personnes tu peux vraiment partager un moment inoubliable!

    • Commenter
      Anick-Marie
      8 mars 2014 à 10 h 20

      J’avoue que l’Ukraine m’a poussée au-delà de plusieurs limites en termes d’auto-stop. L’état des routes me faisait toujours surestimer la distance réalisable par jour, et j’arrivais tard en soirée – mes derniers lifts étaient toujours nocturnes. Par contre, là-bas, ça n’a semblé surprendre personne, ça n’a jamais empêché personne de me prendre, à condition d’être visible. Le « covoiturage » spontané se fait d’ailleurs à toute heure…

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    Christiane Francisco
    11 mars 2014 à 08 h 14

    Mais t’est en Ukraine la? Maintenant? Oupelaille! T’est dans quelle région? J’ai p’t’être manqué le début de ton périple, mais je veut des détails, comment c’est présentement!

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      Anick-Marie
      11 mars 2014 à 11 h 06

      L’histoire a lieu en septembre.. écrite en décembre, publiée maintenant. J’ai des nouvelles via mes amis de Kherson dont certains ont été mobilisés. Les observateurs internationaux y sont, puisqu’ils ne peuvent pas pénétrer en Crimée. C’est vraiment tout près.

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    Christiane Francisco
    12 mars 2014 à 07 h 26

    C’est quand même récent ce voyage, j’imagine qu’a l’époque, y devait pas avoir grand monde qui devait deviner ce qui arrive maintenant…Reste que tes contacts la bas doivent être sur les dents!

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    Anick-Marie
    12 mars 2014 à 10 h 25

    Effectivement, même si je ne peux pas pas comparer en deux fois et dire « oui la tension était perceptible », il y avait beaucoup de frustration quand on a évoqué la révolution orange avec mes amis Ukrainiens. À la face du monde, le gouvernement était devenu pro-Europe et il y avait eu un progrès social… Dans les faits, la corruption était toujours aussi endémique, le gouvernement se disait pro-Europe mais n’apportait aucun changement et la vie économique était exactement aussi dure. « La révolution de ne rien changer » m’avait-on dit. Je n’ai pas été étonnée quand les manifs de l’Euromaidan. Par contre, c’est la différence entre trois choses qui m’a frappée et frustrée : ce que les médias disent ici, ce que les médias disent en Russie et la vision du terrain de mes amis Ukrainiens, pratiquement tous russophones. L’outil de propagande est utilisé dans tous les sens, on mélange faits, analyse, conspiration, perspectives… Alors imagine la situation en Syrie, qui endure ça depuis 4 ans… C’est révoltant, ces conflits. J’espère que tout se placera bientôt, pour la paix de tout le monde, que la Crimée devienne russe ou non.

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