Traversée du Panama, à pied et en solitaire

J’avoue! J’avais envie de pouvoir lancer innocemment, au détour d’une conversation, que j’avais traversé le Panama à pied! Mais je me suis vite repentie de cette fantaisie narcissique en peinant, sac au dos, sur les sentiers détrempés de la Cordillera Central.

 

De l’Atlantique au Pacifique, au cœur du territoire Ngobe Bugle, les rivières titubent, ivres, creusant des gorges d’un plateau à l’autre. La marche consiste à les traverser et retraverser des dizaines de fois chaque jour. Le plus souvent à gué, sans trébucher dans le courant, parfois suspendue à un câble d’acier au-dessus des remous furieux. Mais nul ne peut patauger ainsi impunément des jours durant. Mes petites baskets glanées sur un marché mexicain prenaient l’eau et chaque jour mes pieds devenaient plus vilains. Au bout d’une semaine, je grimaçais sérieusement. Suivant mon habitude, à l’approche d’une méchante montée, je calais mon pas dans les vers de Boris Vian et me récitais ses poèmes pour faire taire en moi tout ce qui rêvait d’un fauteuil.

Je voudrais pas crever
Avant d’avoir connu
Les chiens noirs du Mexique
Qui dorment sans rêver
Les araignées d’argent
Au nid truffé de bulles
Les singes à cul nu
Dévoreurs de tropiques

Mais ce jour-là, découragée, je me suis assise sur une pierre à mi-pente. J’ai retiré mes chaussettes en sang. La plante, mais aussi le dessus de mes pieds, étaient blessés. Même si je dois vivre encore cent ans, je me souviendrai toujours de ce moment! Dans une étincelle, j’ai retrouvé des pansements oubliés dans une poche. Au même moment, le vent a balayé l’horizon et le reflet d’un delta se jetant dans le Pacifique est apparu. Tout sourire, j’ai chuchoté un merci à je ne sais pas bien qui. Il ne faut pas grand-chose parfois pour aller mieux! J’ai repris la marche avec mes pansements aux pieds. Je respirais le vent joyeux en marchant à grands pas. Je me sentais l’âme d’une aventurière et ça me donnait des ailes. En réalité, mon trek n’était pas bien difficile : des montagnes pas si hautes que ça, une piste à peu près tracée, un bol de kalalou partagé chaque soir au coin du feu… J’aimais me sentir seule en terre inconnue, heureuse d’avoir osé…

 

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Soir après soir, je logeais au hasard des rencontres et c’était toujours la même curiosité partagée qui animait nos soirées.

- C’est loin les États-Unis?
- Oui, mais je viens de France.
- Pourquoi ne viens-tu pas des États-Unis?
- Parce ce que je viens d’un autre pays qui s’appelle la France!
- C’est au Panama?
- Non!
- C’est pas aux États-Unis non plus?
- Non, c’est plus loin. Il faut traverser une mer immense pour s’y rendre…

Sourcils dubitatifs. J’improvisais alors des planisphères en dévoilant que l’ailleurs est vaste et s’étend bien au-delà du Panama et des fameux États-Unis…

 

Là-bas, pas de prison! Selon la loi Ngobe Bugle, une personne qui a commis un délit doit s’acquitter de plusieurs jours de marche dans les montagnes à transporter diverses choses d’un village à un autre. Vous imaginez donc la confusion quand j’expliquais que je traversais l’ensemble du territoire.

J’ai marché seule, à l’exception de quelques heures escortée par les policiers de la Red Oportunidad, un programme d’aide gouvernementale qui distribue chaque mois une centaine de dollars à chaque famille d’ethnie indienne du pays. Les mauvaises langues affirment qu’il s’agit là d’une manœuvre pour inciter les Indiens à ne plus travailler leurs terres, les rendre paresseux et dépendants du gouvernement qui leur proposera alors de racheter lesdites terres. Quelles mauvaises langues! On n’a jamais vu ça!

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Anne Bécel
http://web.me.com/philippe0550

 


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About Anne Bécel

Géographe spécialisée en tourisme équitable, Anne et aussi auteur de guides de voyage et de scénarios télévisés.