Sarajevo, remontée à la forteresse Vratnik - Égoportrait de la ville qui penche dangeureusement
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Revisiter des villes – une version du slow travel

Le slow travel. J’ai entendu ce terme pour la première fois de la bouche d’Annabelle Moreau, qui revenait d’un voyage d’un mois et demi au Vietnam. Tout de suite, ça m’a parlé, sans que j’adopte complètement le concept dans ma pratique du voyage. Il me semblait y entendre là l’insufflation d’un humanisme dans le voyage, avec la déconnexion nécessaire de la part de soi qui cherche à performer à tout prix et à toute vitesse, et ce, même dans ses loisirs.

Sarajevo, remontée à la forteresse Vratnik - Égoportrait de la ville qui penche dangeureusement

Sarajevo, remontée à la forteresse Vratnik – Égoportrait de la ville qui penche dangeureusement

 

On peut lire sur le site du CNRTL que le mot voyage aurait été utilisé pour la première fois vers 1100, sous sa forme veiage, dans l’expression « entrer en sun veiage », qui signifiait alors « se mettre en chemin, en route ». Aujourd’hui, le lien entre les mots voyage et voie nous apparait moins clairement. Pourtant, il est nécessaire, à mon avis, d’y voir l’importance que prend le chemin autant que la destination dans le voyage (alerte psychopop!), que prennent les « temps morts » dans le train, dans la chambre d’hôtel ou sur un banc de parc autant que la visite obligée des lieux les plus marquants d’une ville, dont certaines sont forcément faites à la va-vite, un groupe de touristes en poussant un autre (si vous avez déjà visité le château de Versailles sous le drapeau d’un guide, vous savez de quoi je parle). Bref, le voyage est comme tout chemin : imprévisible, parfois sinueux, rocailleux, grandiose. On y évolue rapidement ou lentement, selon les besoins de l’endroit, des autres et de soi-même, souvent dans cet ordre.

Je vois la vie (la vita, mais aussi la via, tiens!) comme un de ces chemins, sur lequel un métavoyage me trace : le voyage de tous mes petits voyages, un ensemble auquel je décide de donner sens. Dans ce cas, le fait de revisiter des endroits que j’ai aimés, que je le fasse de façon rapide ou lente, fonctionne pourtant en adéquation avec le slow travel lorsqu’on l’observe dans la couche du grand voyage de la vie; en effet, j’aurai ainsi passé en tout près d’un an et demi au Japon, un an à Paris, un mois à Sarajevo, quelques semaines en Tchéquie, tous séjours découpés en bouts plus ou moins longs.

Paris, le soleil dans les yeux au Jardin des Tuileries

Paris, le soleil dans les yeux au Jardin des Tuileries

 

Pourquoi revisiter, donc, au lieu d’explorer de nouveaux endroits? Et en quoi cela ralentit-il le flow du voyage? Esquisser des éléments de réponse à la première question me permettra, par la bande, de répondre aussi à la seconde.

À ce lieu commun selon lequel le voyage servirait avant tout à explorer de nouveaux endroits, je répondrai que l’un n’exclut pas l’autre; j’en ai d’ailleurs donné un exemple ci-dessus, avec la visite de Versailles calée dans un séjour plus flâneur dans Paris. Mais revisiter, c’est une tentative (nécessairement vouée à l’échec, dans une certaine mesure) de faire revivre des souvenirs agréables, exaltants, délirants. Aussi paradoxal que cela puisse sembler, c’est une tentative de se sentir libre comme on l’a déjà été. Pourtant, les endroits changent, les gens qui les habitent aussi, et nous de même; on dirait cependant que le retour dans un lieu connu ravive une partie de nous qui nous échappe quand elle est enfermée dans notre train-train quotidien. Mon courage et ma jeunesse en sont des exemples; j’ai d’ailleurs déjà écrit à ce sujet dans ces pages.

Sarajevo, la forteresse jaune par Aimée Lévesque

Sarajevo, la forteresse jaune

 

Inversement, revisiter des lieux retire une couche de stress au voyage dans des moments où on se sent plus fragile. C’est mon cas actuellement, pour des raisons de santé. Je n’ai pas envie de (toujours) jouer les intrépides, cet été, alors je fais alterner nouveautés et cadres rassurants. Ces villes déjà vues deviennent des oasis où il m’est permis de souffler et de me balader en sachant que je ne suis pas perdue. J’y découvre toujours quelque chose, de toute façon, de la même manière que lorsque je me lance dans des safaris-photos dans ma propre ville. Une chasseuse de détails comme moi n’a pas besoin d’un dépaysement total chaque fois. Cela me donnerait vite le vertige.

Enfin, revisiter, c’est aussi rendre visite de nouveau, bien sûr à des gens qu’on aime – et qu’on a souvent rencontrés lors d’un premier voyage. C’est évoluer, cheminer à leur côté, en se disant chaque fois qu’on dirait que ça fait seulement quatre mois, voire une semaine, qu’on les a quittés la dernière fois. On permet ainsi à des amitiés sans frontière de s’épanouir en passant des journées ensemble, l’une cuisinant ses financiers aux myrtilles, l’autre remplissant son carnet de voyage. Dans la vie, qui a-t-on vraiment la chance de côtoyer ainsi, dans le quotidien? Son copain, sa meilleure amie, sa sœur, peut-être? La revisite, parce qu’elle enlève l’importance capitale de rentabiliser son temps, donne à celui-ci une épaisseur, un moelleux, une tangibilité de pâte à gâteau que l’on rapporte avec soi, en cas de fringale dans l’avion ou dans l’année suivante.

Prague, la marche des touristes - Slow travel

Prague, la marche des touristes

 

À l’instar d’Annabelle Moreau qui est passée trois fois par Hanoï dans son trois mois de voyage au Vietnam, parce que « [c]ette ville [l]’attire, [l]’hypnotise alors qu’au départ, elle [lui] faisait peur » (http://alessai.ca/?p=550), je serai passée deux fois par Sarajevo lors de mon périple de deux mois, au début et à la fin de celui-ci, y séjournant en tout plus de trois semaines. Ainsi je me permets d’apprivoiser et de faire une avec cette ville qui me fascine. Si elle m’a semblé menaçante de prime abord, c’était surtout en raison des idées que je me faisais de la Bosnie-Herzégovine (soit pas grand-chose, sauf d’un pays ayant connu la guerre) et de l’endroit où j’ai débarqué, soit la gare fantôme. Y revenir fait de Sarajevo un havre de paix entre différents inconnus, une parenthèse encadrant mes dépaysements; bref, un chez-moi de rechange, de recharge. Après tout, si on voyage, n’est-ce pas parce qu’on cherche à se sentir chez soi sur cette planète terre? Pour moi, le voyage n’est pas qu’un chemin tracé par ses pas à l’extérieur des sentiers habituels; il est surtout le fait d’habiter ses pas, comme on le ferait dans une danse… Ensuite, si on le souhaite, on peut chercher à habiter ses traces de pas, en apprenant peu à peu à improviser sur celles-ci. C’est ainsi qu’on arrive à faire un tour sur soi-même lorsqu’on danse le continental, étoffant ainsi les simples pas de côté qui avaient au départ, comme tous les pas, demandé eux aussi un apprentissage.

Bon voyage!

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