Vélo Zélande
5

Ne pars pas à vélo, je t’en prie

Longue, excitante, pénible, coûteuse, la préparation au SunTrip, ce rallye de vélos solaires auquel je participe bientôt. De temps à autre, les gens qui m’entourent viennent se rassurer : « T’as déjà fait de longs voyages à vélo, quand même. »

Oui, j’ai déjà fait deux fois 200 kilomètres. Je pars en faire 7500, et je ne sais pas si l’on peut comparer. La dernière fois fut d’ailleurs l’occasion d’une belle histoire.

Vélo Zélande

***

Je viens d’une famille que l’on pourrait qualifier de dysfonctionnelle et pourtant je m’accroche (ou m’accrochais ?) à l’idée que l’on pouvait réparer les choses, s’améliorer, recoudre les accrocs, apprendre à vivre ensemble entre adultes, entre égaux. Ces idéaux m’ont fait souvent rentrer à Gatineau, ma ville pas natale du tout, là où mes parents ont posé leur baluchon à la fin des années quatre-vingt.

À chaque fois, nous sommes heureux de nous voir. Quelques semaines côte à côte, on y arrive presque. Avec ma vie de nomade, je ne suis jamais vraiment là, je bouge, je pars en stop, je travaille d’ailleurs, je passe voir des amis à 2000 km de là, un long week-end. Mais cette fois, j’essayais de trouver une routine, de bloguer, de reprendre le dessus sur les séquelles du Grand Nord et de mon accident de motoneige. J’étais plus souvent « à la maison » et j’essayais d’en sortir, mais mes parents se refusaient à me prêter une clé pour rentrer à ma guise. Après quelques semaines de ce régime, les frictions se firent plus fortes, les épisodes de crise plus longs, dramatiques et incohérents. Il devint évident que je ne pouvais pas rester un mois de plus tel qu’initialement prévu. Il fallait partir.

Mais voilà, mes parents m’avaient offert un vélo, et je me refusais à le laisser dormir dans une de leurs 3 remises, entassé avec les autres dans la cour. Mon étalon m’amenait déjà bien loin dans la liberté. J’ai pensé à mon blogue, à l’aventure locale, au fait que je pourrais faire trois jours de vélo seule et passer du statut de « fille pas capable » à celui de « fille assez folle pour le faire ».  J’ai planifié un itinéraire, prévu deux arrêts chez des gens et fait des tests sur le porte-bagages pour y entasser mes possessions du moment.

Ma mère était mal à l’aise avec le projet. Mais de toute façon, elle semblait aussi mal à l’aise avec tout ce que je suis. Sa façon de l’exprimer, c’était de me réaffirmer son absence de soutien.

« En tout cas, si tu comptes amener la machine à popcorn, attends-toi pas à ce qu’on fasse un voyage avec tes affaires plus tard. On ira certainement pas à Montréal te les porter! Pis ta belle grosse théière, là? Penses-tu vraiment l’amener? T’auras jamais assez de place sur ton vélo. Pourquoi tu veux faire ça au juste? C’est dangereux. En tout cas nous, on n’ira pas te porter ton vélo si tu pars pas avec. Achète-toi z’en un à Montréal ! »

Quand je suis ailleurs, ce n’est jamais si vindicatif. Je ne l’ai toutefois pas laissée guider mes choix – au contraire le défi prenait une certaine amplitude qui ne me déplaisait pas. J’ai cherché la route verte entre Gatineau et Montréal, décidé d’emprunter l’ancienne autoroute 17 en Ontario, prévu un arrêt chez mon oncle à L’Orignal près d’Hawkesbury, anticipé la côte à Oka…

Itinéraire Gatineau-Montréal à vélo

« Anick… », me dit ma mère alors que j’attache solidement mes deux netbooks dans le sac à dos fixé entre les deux sacoches du vélo, sans la machine à popcorn mais avec ma grosse théière, « Si on allait te porter ton vélo à Montréal, voudrais-tu quand même faire ce périple ? » Mon orgueil était bien grand. J’étais déjà acharnée à faire ces 200 km. Si des gens traversent le Canada à vélo, pourquoi ne pourrais-je pas faire 200 km chargée comme un mulet?

« En fait, ton père et moi serions plus à l’aise si tu partais en auto-stop, comme d’habitude… »

Surréaliste, non?

Le vélo bien chargé

On m’a dit : tes pneus sont trop larges, ça te prendrait une remorque, pourquoi tu ne passes pas dans les terres? As-tu pensé à faire livrer ton matériel? À vrai dire, il y a des similitudes avec mon voyage actuel – tous ces conseils venant de gens qui ne le feraient pas, le feraient autrement, ne croient pas que tu puisses le faire… Tandis que moi, je me disais « FAUT QUE ÇA TIENNE ! » et je me demandais si j’arriverais à réparer un bris, à décoincer la chaîne, à ajuster mes vitesses. Je fais quoi si je fais une chute, comme à Édimbourg? Dois-je emporter une trousse de premiers soins, juste au cas où?

Ma première journée fut un maigre 25 kilomètres couronné d’un dénivelé de 100 mètres : je voulais tester mon barda, mon vélo, ma confiance. Et puis j’allais dormir chez un inconnu d’un site de rencontre (si tout est clair, pourquoi pas?) alors je me voulais en forme. Puis, j’allais prendre le petit bac qui traverse la rivière des Outaouais jusqu’en Ontario et faire une journée de 70 km,sous une faible pluie cette fois.

Traversier Masson-Cumberland

Traverse de tortues et dix-hui roues

 

Dans cette contrée lointaine et isolée qu’est l’Ontario, j’ai découvert un monde parallèle où des traverses de tortues ont été érigées sur l’ancienne autoroute parsemée de camions dix-huit roues et de Winnebagos pressés. Et j’étais fière d’être une tortue – d’avancer un coup de pédale à la fois.

Je compte bien appliquer la même stratégie sur la route du Kazakhstan.

***

Nous sommes en campagne de financement jusqu’au 4 mai et espérons dépasser notre objectif de 3000 $, car nos besoins actuels frôlent les 12 000 $. En échange de votre contribution, des rabais chez Dumoulin Bicyclettes, KSL, Déménagement Myette, Extracama, des lettres d’encouragement personnalisées pour vos projets, des conférences dans les écoles…

Et votre rêve, avec moi, sur ma monture!

Anick-Marie B.

Vous pourriez aussi aimer

5 commentaires

  • Commenter
    Catherine B.
    24 avril 2013 à 12 h 17

    Quel courage, en effet! 🙂 Tu fais bien d’aller au bout de tes passions et de tes projets, malgré le manque de soutien. J’adore le vélo comme moyen de transport et comme loisir, mais je n’ai pas encore trouvé la force de faire un si long périple, « chargée comme un mulet ». 😉 Bravo pour cette détermination et bonne chance pour la suite!

    • Commenter
      Anick-Marie
      25 avril 2013 à 06 h 03

      Merci Catherine. Il y beaucoup d’opportunités de faire de petits périples au Québec ! J’ai commencé à mon échelle, comme pour le voyage, comme pour l’auto-stop… Je pense qu’il faut se donner un petit but, et de grandes victoires !

  • Commenter
    Le Tieou
    24 avril 2013 à 07 h 55

    Anick-Marie, je suis ta préparation depuis quelques temps. Ne t’inquiète pas. Pour la préparation physique, le corps s’acclimate vite à l’effort. Tu seras aidée par une assistance électrique. Ton but n’est de toute façon pas de battre un record de vitesse.
    Pour la préparation mentale, c’est le premier pas le plus dur. Une fois en l’air, on se rend compte qu’on sait voler. Pour les galères sur la route, ce sont souvent elles les prétextes aux plus belles rencontres.
    Une jolie phrase de René Char : « Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. A te regarder, ils s’habitueront ». Bon vent (dans le dos) !

    • Commenter
      Anick-Marie
      25 avril 2013 à 06 h 06

      Merci Le Tieou, j’ai à la fois confiance en mon acclimatation et peur à la fois – confiance parce que je sais que le corps s’acclimate vite, peur parce que mon corps se transforme déjà en des états que je ne connais pas.

      J’essaye d’être rigoureuse, mais force est de constater que je délaisse le gym ces temps-ci (c’est de bonne guerre, il fait beau et je suis dehors), je fais de petites distances le temps de récupérer, et je tente les supports orthopédiques aussi au passage, qui me soulagent beaucoup. J’apprivoise – j’apprends, j’écoute les conseils, je me sens toute petite c’est vrai, mais beaucoup me tendent la main !

  • Commenter
    Voyager seul : 30 meilleurs conseils pour partir en solo
    6 février 2017 à 09 h 41

    […] Ne pars pas à vélo, je t’en prie […]

  • Commenter