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La frontière de la langue

Imaginez-moi sous un arbre, me protégeant le visage du soleil avec la main droite. De la main gauche, je tiens à la hauteur du torse un bout de carton marqué « Espagne ». J’ai quitté Bordeaux il y a deux heures depuis le quartier industriel, sans voir de prostituées ni de clients. J’ai faim et j’attends. J’attends la prochaine voiture qui me fera traverser la lande et m’amènera en Espagne. Et j’ai un peu le trac, car je n’ai jamais mis pied en Espagne et que malgré toutes les aventures, les choses nouvelles me donnent toujours le trac.

Télépéage par florriebassingbourn – Flickr

 

Dans le stationnement de l’aire de service, un homme svelte et haut, la bonne quarantaine, boit d’un immense thermos en inox un peu de café et me fait signe. Je me rapproche. On commence en français : « Bonjour, allez-vous en Espagne?

-Vous parlez espagnol un peu?

-Un poco si, claro. »

Et l’on commence à parler. Il va à Madrid, je vais à Porto. On sera ensemble jusqu’à Burgos, nous dit la carte. Oh, vous êtes Néerlandais? Oui… Vous parlez l’anglais? Mais oui! Ah! Alors parlons l’anglais…

J’ai appris l’anglais à l’école comme tout le monde, puis j’ai commencé à regarder les films en version originale et à écouter de la musique en anglais. Et puis après… j’ai parlé à tous les étrangers que j’ai rencontrés ou presque.

Puis, j’ai suivi quelques cours d’espagnol à l’université et suis partie pour le Pérou pendant quatre mois. C’est là où, plafonnant au niveau théorique, je me suis mise à apprendre le quechua, cette langue indigène à demi oubliée, mais parlée encore aujourd’hui par plus de six millions de locuteurs.

Rimaykullayki! – Bonjour!

Imaynallam kachkanki? – Comment allez-vous?

Anick-Marie

 

Cinq ans plus tard et des rudiments d’allemand m’ont fait perdre toute confiance en mes capacités en espagnol. La semaine précédente, un repas pris avec quatre Mexicains à Paris me l’avait confirmé : je le comprends, mais ne le parle plus. C’est avec hantise que je traversais cette frontière, celle de constater que je n’ai plus la possibilité de communiquer dans cette langue.

Dans la voiture, mon Hollandais a changé la musique. C’était un disque de Juanez, le chanteur; je l’écoutais souvent au Pérou.

« Volverte a ver es todo lo que quiero hacer 
Volverte a ver para poder me reponer »

Et soudain, je m’éclipse. La voiture s’évanouit et je barbote en rêve dans la piscine d’un petit hôtel de l’oasis de Huacachina, au Pérou. Le soleil plombe, bien que ce soit l’hiver, car il est midi. Cette nuit, il fera encore cinq ou sept degrés Celsius… Mais j’entends Juanez chanter entre deux pubs de Cusqueña, ma bière favorite : « Solo tengo, tengo la camisa negra… »

Je me revois sur un bateau à moteur, voguant sur le lac navigable le plus haut au monde, le lac Titiqaqa (prononcer Titi-rha-rha)… Et dansant dans une disco à Ayacucho…

« Cuando pienses en volver, aqui estan tus amigos, tu lugar y tu mujer »

En me retournant, j’ai vu mon Néerlandais dans sa voiture, et la sortie Irun sur l’autoroute. On est en Espagne. Je n’entends plus la musique, et la conversation reprend, en espagnol cette fois et jusqu’au moment de se quitter.

Nous avions passé la frontière.

 

Anick-Marie B.
http://www.globestoppeuse.com

 

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