L'intérieur d'une marshutka
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Ces gens qui me transportent : Traversée de l’Ukraine

Il fallait rallier Vienne.

J’aime bien Vienne, mais je ne m’y sens jamais vraiment chez moi. C’est une de ces grandes villes que j’apprivoise à chaque séjour, que j’oublie puis redécouvre. Je m’y laisse guider, je n’y tombe pas amoureuse.

Sculpture en bois au centre-ville de Kherson

C’est joli ici, mais il faut repartir…

 

Mais bon voilà, pour aller en Autriche depuis l’Ukraine, on peut prendre trois voies différentes : au nord via la Pologne, au centre via la Slovaquie et au sud via la Hongrie. C’est cette dernière que je choisis : mon ami en Pologne est beaucoup trop au nord (à Varsovie) et puis il n’y a rien de spécial sur ma route en Slovaquie, tandis que la voie du sud passe par Budapest. Je ne me suis jamais arrêtée à Budapest. Voilà, pourquoi pas?

Il me faut d’abord gagner Lviv via Vinnytsia. Vu les routes ukrainiennes et ma côte brisée, je ne peux pas faire des étapes de plus de 500 km.

À Kherson, Yaroslav a voulu me faire prendre deux bus. Têtue, je pars à pied de mon logement, marchant plus de six kilomètres avant de trouver un bon spot, malgré mes multiples tentatives le long du chemin.

Le premier à me prendre va loin, jusqu’à Kiev, et donc il pourra me laisser à Ouman, sur la route de Lviv. C’est un médecin et il ne parle pas l’anglais, mis à part une petite centaine de mots qu’il arrive à aligner très lentement, après une grande respiration. À chaque trois kilomètres, il s’arrête pour acheter des tomates, des oignons, des pommes de terre. Je dis que l’endroit est célèbre pour ses melons et il m’en offre, mais je n’aime pas le melon d’eau et lui non plus.

étal d'oignons en bord de route en Ukraine

Étal de bord de route par katesheets (Flickr)

 

On arrive à parler un peu, très peu, et à la fin j’en ai marre. Pas de lui, bien sûr, mais du russe, cette langue que j’exècre et que je m’évertue pourtant à parler depuis déjà trois mois. Je suis fatiguée. Je veux parler anglais ou français, allemand même! À la fin, on ne dit rien. J’ai appris à dire maïs en russe, кукуруза. Il me pose au-delà de l’échangeur, devant une station-service et un petit marché. Un dernier café ? Volontiers. Le soleil s’abaisse. Il me reste 160 kilomètres et la route devant moi semble horrible.

Je n’attends pas trois minutes. Une petite camionnette s’arrête avec deux hommes à son bord. Le conducteur est bruyant, son passager est plus jeune et plus posé, voire timide.

Ce sera une expérience franchement désagréable, ponctuée d’arrêts pour ci et ça, de références au sexe, de propositions érotiques toujours à la limite, lancées dans les airs et ne me visant pas directement. Quand je ne comprenais pas ce que le lourdaud hurlait, il renchérissait. Je me tenais le flanc en grimaçant; pas envie de leur dire que la pauvre petite fille a mal, pas envie de me faire proposer un massage. N’en peux plus de me faire demander si ma copine à Vinnytsia a un copain parce qu’il se la ferait bien, d’autant plus que c’est un couchsurfeur, pas une copine. Je leur ai menti pour qu’ils n’en rajoutent pas.

Au moment de quitter la route, ils essaient sans succès de me trouver une station-service. C’est à un contrôle de police qu’ils me laissent, après argumentaires et tentatives infructueuses de se comprendre : ils veulent m’amener plus loin, mais je ne sais pas où. Ils essayent vraiment de m’aider, de m’expliquer, de m’approcher, mais à ce point, je ne veux que sortir. On ne se comprend pas, on se fatigue.

Me revoici dans le noir, et quelqu’un fait du « stop » un peu plus loin. Pourquoi du « stop »? C’est qu’en Ukraine (comme en Roumanie), tendre la main au bord de la route est une façon de covoiturer : le stop est payant, sauf avis contraire. Il y a donc un covoiturostoppeur derrière moi, et on est tous les deux dans le noir.

Quelqu’un s’arrête, il repart. J’ai envie de pleurer, mais ça ne servirait à rien. Je tends mon panneau et je l’éclaire, me tenant bien droite en bord de route.

L'intérieur d'une marshutka

L’intérieur d’une marshutka, par Valodja (Flickr)

 

Une marshrutka vide s’arrête. Je me présente immédiatement comme canadienne qui fait du stop, avant même de dire où je vais. Il va à Vinnytsia, et prend qui le veut sur la route contre un billet de deux grivnas (environ 0,20 € comme tous les transports en commun d’Ukraine). À moi, il ne demande rien, sinon le nom et le numéro de téléphone de mon ami, pour convenir d’un lieu où me poser. Jamais ici on ne m’abandonne, jamais ici on ne me fait prendre un bus seule.

C’est l’anniversaire de sa femme, elle a soixante ans ce soir. Il a hâte de la rejoindre et moi de dormir dans cette vieille maison russe en bois toute bleue, minuscule mais si vraie, dans le vieux village au sud du centre-ville.

Budapest est encore loin, mais j’ai le temps, j’ai la vie devant moi.

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5 commentaires

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    Dana@skullcro
    27 mars 2014 à 06 h 46

    Oh la la ça n’a pas été agréable tout ça! Courage. Bientôt Budapest et hop une autre étape!

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      Anick-Marie
      27 mars 2014 à 11 h 56

      Tu me fais penser que je ne l’ai pas écrite encore.. Avec la rédaction pour la 2e édition de mon bouquin, je n’ai pas beaucoup de temps. Mais il faut absolument l’écrire, je crois.

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    Votre Tour Du Monde
    27 mars 2014 à 09 h 29

    Bonjour,
    C’est une expérience assez unique que tu as vécu. Le stop c’est vraiment quitte ou double. Ca reste toujours positif car ça t’ouvre des opportunités de rencontrer de nouvelles personnes, même si parfois ça n’est pas toujours extra.

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    Emmanuel @Découvre le monde
    18 avril 2014 à 10 h 11

    Ce sont de très beaux souvenirs ! Tu peux rencontrer des personnes incroyablement gentille en faisant du stop.

    Un beau récit

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